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Philippe Tondre & Danae Dörken, Eastern Enchantment
Klarthe Records, 2026

L'élégance et l'évidence

Avec Eastern Enchantment, Philippe Tondre et Danae Dörken signent bien davantage qu’un simple récital : ils dessinent un paysage intérieur, traversé de fièvres, de nostalgies et d’élans populaires, au cœur d’un programme consacré aux répertoires slave et hongrois, de Doráti à Martinů. L’album prolonge la trilogie discographique voulue par le hautboïste après ses explorations des traditions allemande et française.

Ce qui frappe d’emblée, c’est la manière dont Philippe Tondre fait chanter son instrument avec une liberté souveraine. Son jeu aérien, souple, jamais appuyé, semble porté par le seul souffle de la phrase. Le timbre conserve une clarté lumineuse jusque dans les pages les plus tendues, et chaque ligne trouve un équilibre rare entre raffinement, intensité et naturel. Rien n’est figé, rien n’est démonstratif : tout respire.

Mais la réussite du disque tient tout autant à l’osmose parfaite entre les deux musiciens. Danae Dörken n’accompagne pas : elle dialogue, relance, enlace, éclaire. Entre le hautbois et le piano s’invente une écoute de chaque instant, une complicité organique qui permet à cette musique de garder sa densité émotionnelle sans jamais s’alourdir. Les contrastes, les inflexions rythmiques, les ombres comme les élans de danse, tout circule avec évidence.

Eastern Enchantment séduit ainsi par son intensité maîtrisée : un disque de couleurs, de souffle et de connivence, où la virtuosité s’efface toujours devant la narration et la vérité du chant.

- Interview de Philippe Tondre -

- Eastern Enchantment propose un voyage musical très singulier à travers l’Europe centrale, entre danses, nostalgie, folklore et raffinement d’écriture. Qu’est-ce qui vous a inspiré ce programme, et qu’aviez-vous envie de raconter à travers lui ?

Eastern Enchantment est né d’un désir de raconter une autre facette de l’Europe centrale, à la fois profondément ancrée dans la tradition et tournée vers une expression très personnelle. Ce répertoire mêle folklore, danse, nostalgie, mais aussi une écriture d’une grande sophistication. Ce contraste m’a immédiatement attiré.

Ces œuvres ont été composées dans des périodes souvent marquées par des tensions politiques, l’exil ou l’oppression. Derrière leur poésie et leur raffinement, on perçoit une voix intérieure très forte, parfois fragile, parfois pleine de résistance. J’avais envie de mettre en lumière cette richesse émotionnelle, mais aussi cette identité culturelle profondément vivante.

Ce programme raconte ainsi un voyage à travers différentes sensibilités d’Europe centrale, où la danse peut devenir mélancolique, où la nostalgie se transforme en énergie, et où la musique semble à la fois regarder vers le passé tout en parlant très clairement à notre présent. Aujourd’hui particulièrement, le contexte géopolitique mondial s’y prête.

- Votre interprétation se distingue par un jeu d’une grande liberté, à la fois aérien, souple et profondément chantant. Comment travaillez-vous cette qualité de souffle, de ligne et de couleur qui semble au cœur de ce disque ?

Pour moi, tout part du souffle et de la ligne. L’idée est toujours de chanter à travers l’instrument, de créer une continuité qui dépasse la simple « technique ». Je cherche une respiration très naturelle, vocale, qui permet à la phrase de se déployer librement.

Je travaille beaucoup sur la flexibilité du son, la capacité à changer de couleur sans casser la ligne. Dans ce répertoire, il faut pouvoir passer d’une danse presque populaire à une expression plus introspective, voire suspendue. Cela demande une grande souplesse dans l’air, mais aussi dans l’écoute intérieure.

Je pense aussi beaucoup en termes de direction et d’espace : laisser la phrase respirer, accepter le silence, et ne jamais forcer l’émotion. La liberté vient justement de cette confiance dans la ligne, qui permet ensuite d’oser davantage de nuances et de spontanéité.

- Dans cet enregistrement, l’entente avec Danae Dörken frappe immédiatement l’auditeur : on a le sentiment d’une respiration commune, d’un véritable dialogue intérieur. Comment cette osmose musicale s’est-elle construite entre vous ?

Avec Danae, cette complicité s’est construite très naturellement. Nous nous connaissons depuis longtemps et Eastern Enchantement est notre troisième album ensemble. Nous partageons une même approche du phrasé, du rubato et de la respiration. Très vite, nous avons eu le sentiment de parler une langue musicale commune.

Nous avons beaucoup travaillé en cherchant une respiration réellement partagée, comme si le piano et le hautbois formaient une seule voix à deux timbres. Cela passe par l’écoute constante, mais aussi par une grande liberté mutuelle : chacun peut proposer, modeler, et l’autre réagit immédiatement.

Dans ce répertoire, le piano n’est jamais simplement accompagnateur. Il est un partenaire à part entière. Cette richesse permet un dialogue très vivant, presque intime, qui je crois se ressent dans l’enregistrement.

- Ce répertoire demande à la fois virtuosité, élégance, intensité expressive et sens de la danse. Comment trouvez-vous l’équilibre entre engagement personnel et fidélité à l’esprit de ces œuvres ?

Je pense que la fidélité à ces œuvres passe justement par un engagement très personnel. Cette musique est profondément expressive, souvent inspirée par la danse ou par des éléments folkloriques, et elle demande une implication émotionnelle réelle.

Mais en même temps, il est essentiel de respecter l’élégance de l’écriture et la structure. L’équilibre se trouve dans cette tension entre spontanéité et clarté. Il faut garder l’énergie de la danse, sans tomber dans l’excès, et exprimer la nostalgie sans alourdir la ligne.

J’essaie toujours de laisser la musique respirer naturellement, de ne pas surinterpréter, mais d’habiter pleinement chaque caractère. C’est ce mélange de liberté et de retenue qui me semble correspondre à l’esprit de ce répertoire.

- Après cette trilogie discographique, quel serait l’opus que vous aimeriez mettre au disque à présent ? Avez-vous déjà en tête un répertoire, un compositeur ou peut-être une nouvelle direction artistique que vous souhaiteriez explorer ?

C’est une très bonne question. Après cette trilogie, j’aimerais explorer une direction à la fois nouvelle et cohérente avec ce parcours. L’idée serait peut-être de mettre en avant des compositeurs du XXe siècle moins connus, ou de construire un programme autour d’une thématique forte, comme le lien entre tradition et modernité.

Je suis également très attiré par des œuvres où le hautbois dialogue avec d’autres formations, peut-être un projet autour de la musique de chambre avec vents, ou encore un programme mêlant différentes influences culturelles. Mes récentes années aux États-Unis me donnent énormément d’idées.

Ce qui m’importe surtout, c’est de continuer à raconter une histoire à travers un disque, avec une identité forte. Après ces trois albums centrés sur différentes traditions européennes, j’aimerais peut-être ouvrir une nouvelle perspective, tout en gardant cette recherche de couleur, de poésie et de profondeur expressive que le hautbois peut donner à travers l’enregistrement.

Aaron Utbach

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