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Christophe Sturzenegger, Musiques de scène
Klarthe Records, 2025
Une Ode à l’Émotion et à l’Élégance
Il y a des disques qui ne “racontent” pas seulement : ils font surgir. Musiques de scène appartient à cette famille rare d’albums capables de tenir debout sans béquille — sans images, sans plateau, sans didascalies — tout en gardant la tension du geste théâtral. Et c’est précisément le pari de Christophe Sturzenegger : transformer des musiques nées pour accompagner une narration en matière symphonique autonome, comme il le dit lui-même en imaginant l’ensemble sous la forme d’une “suite symphonique”, où la musique se substitue au texte, à la mise en scène, et finit par devenir un personnage à part entière.
Le programme réunit deux pôles nettement différenciés : Le Colibri et La Reine des Neiges. Deux récits, deux climats, deux genèses — Sturzenegger insiste d’ailleurs sur l’absence de lien entre les deux, sinon “son style” — et pourtant un même art de l’ellipse, du relief, de la trajectoire.
1) Le Colibri : l’intime mis à nu, sans pathos
Né d’une collaboration “à quatre mains” avec l’écrivaine Elisa Shua Dusapin, Le Colibri a connu plusieurs vies, dont celle d’un “livre-audio” où texte, dessin et musique s’entrelacent, et qui a reçu en 2023 le Prix suisse du livre jeunesse.
À l’écoute, on comprend pourquoi cette musique supporte si bien le passage au disque : elle ne se contente pas de colorer une scène, elle porte la scène de l’intérieur. Le matériau thématique est clair, mémorisable — des noyaux, des leitmotive, des cellules — et Sturzenegger les fait vivre par transformations : déformation rythmique, renversements d’humeur, déplacements d’accent, éclairages harmoniques. C’est une écriture qui sait que la narration n’est pas une ligne droite mais une suite de seuils.
On perçoit une intelligence du temps : des miniatures (les trois “Lotte”) comme des plans rapprochés, des respirations (“Lento”) qui laissent le sous-texte affleurer, et des crescendos dramatiques qui ne “jouent” jamais l’émotion, mais la laissent advenir. Le résultat est d’une pudeur bouleversante : tout est tension contrôlée, et l’orchestre (l’Orchestre de la Suisse Romande) devient un théâtre de timbres où les cordes, les cuivres, les percussions ne décrivent pas un décor — ils traduisent des fractures, des rapprochements, des hésitations.
2) La Reine des Neiges : le conte, oui — le “Disney”, non
Avec La Reine des Neiges, Sturzenegger et Joan Mompart reviennent aux sources : Andersen, l’ombre, la neige véritable, l’errance initiatique de Gerda partant chercher Kay. La pièce, commandée en 2009, a d’abord servi à compléter le répertoire pour la formation Histoire du soldat, avant de devenir théâtre musical, et a tourné largement en Suisse et en France (une centaine de représentations), avec une réception marquante.
Sur disque, l’impact tient à la manière dont la musique conjugue vitesse narrative et évidence de l’orchestration : des séquences très courtes (comme des changements de décor), des coups de théâtre, des silhouettes, des “trolls” surgis en quelques secondes, puis des plages plus étirées (“Les rives glacées”) qui installent un froid psychologique, presque métaphysique.
Une chronique récente a joliment pointé ce mélange d’échos : un parfum “suranné” (au bon sens du terme), une parenté possible avec certains climats français du XXe (Auric, Tailleferre…) et, par endroits, des rappels plus anguleux, proches de Stravinski — logique, vu l’histoire de la pièce — sans que cela tourne au pastiche.
Ce qui frappe surtout, c’est la capacité de Sturzenegger à éviter l’illustration littérale : la neige n’est pas un effet sonore, c’est une force dramaturgique. La musique garde toujours une réserve, une zone d’ombre, comme si le conte avançait avec son double caché.
Un disque pensé comme un “spectacle intérieur”
L’album se déploie sur 22 pistes pour environ 1 h 10, et sa construction permet une écoute “de concert” : on peut suivre les épisodes, mais on peut aussi se laisser happer par une logique purement musicale, tant l’écriture est tenue et la direction incisive.
Et c’est là la réussite : Musiques de scène ne cherche pas à faire oublier son origine — au contraire, il en fait une vertu. On entend des scènes, oui, mais surtout une pensée du théâtre : l’art de l’entrée, du retrait, du raccourci, de la suggestion. Sturzenegger revendique cette idée essentielle : musique et récit sont deux moyens de raconter une histoire — parfois l’un précède l’autre, parfois la musique “spoile” la trame. Sur disque, cette liberté devient une joie d’écoute : l’imaginaire du spectateur-auditeur est sollicité, activé, respecté.
Au final, Musiques de scène offre une expérience très rare aujourd’hui : un album accessible sans être simpliste, narratif sans être descriptif, moderne sans posture, où l’orchestre retrouve un rôle fondamental — celui de dire. Un disque qui donne envie de lire, d’aller au théâtre… et surtout de réécouter, parce que ses “mondes invisibles” ne se livrent jamais d’un coup.
Aaron Utbach
Interview – Christophe Sturzenegger
1. Musiques de scène réunit des œuvres écrites pour le théâtre et l’image. En quoi composer pour un contexte narratif influence-t-il votre écriture musicale ?
L’album « Musiques de scène » réunit effectivement des œuvres écrites pour le théâtre et le texte (plutôt que l’image). On retrouve en effet, par exemple, des extraits musicaux (sous forme de QR codes) dans le livre illustré « Le Colibri » primé aux journées de Soleure : https://www.livresuisse.ch
J’ai toujours considéré la musique comme un langage et par conséquent, très naturellement, je me retrouve souvent à raconter quand je compose. Dès lors, ce que vous appelez le contexte narratif n’influence pas mon écriture musicale, il l’accompagne. Il s’agit plutôt de deux moyens différents de raconter une histoire...idéalement la même ! Parfois la narration est en avance sur la musique, parfois c’est la musique qui peut se risquer à « spoiler » la trame. Les deux pièces (Reine des Neiges et Colibri) ont une genèse très différente. Pour la première, le texte (Andersen) et son adaptation (Joan Mompart) existaient avant la musique. J’étais donc influencé par un récit, des personnages, un scénario, des ambiances… Pour le Colibri, le travail s’est réellement fait à 4 mains avec Elisa Shua Dusapin ; dans ce cas, ce fut parfois la musique qui a influencé l’histoire. Nous avons vraiment avancé en fonction de ce que chacun amenait à l’autre. Une expérience très riche, déroutante parfois et qui nous a permis de livrer une musique et un texte très solidement imbriqués l’un à l’autre.
2. L’album traverse des climats très contrastés, entre tension dramatique et intériorité. Comment construisez-vous cette variété tout en conservant une unité de langage ?
Mes thèmes naissent assez vite, dans mon travail d’écriture. (Leitmotiv d’un personnage ou alors d’un sentiment) Ces thèmes ont la possibilité, par la suite, de se modifier, d’évoluer, de se déconstruire tout en gardant leur identité propre ; ces transformations s’opèrent en fonction de l’histoire, et à travers un langage qui est le mien et qui, je l’espère, garde justement une certaine unité. Ce sont, finalement, des processus assez classiques utilisés par de nombreux musiciens par le passé et encore aujourd’hui.
3. Ces musiques sont nées en dialogue avec d’autres disciplines. Que reste-t-il du texte, du jeu ou de la mise en scène lorsque la musique est écoutée seule, hors du spectacle ?
Jamais, je n’ai considéré ma musique comme du sound-design ou un « fond sonore ». Elle n’est pas seulement une illustration. Elle peut être un personnage, ou une partie de la trame narrative non-verbale. C’est la raison pour laquelle, elle peut exister (d’une autre façon, certes) en elle-même, et sans les autres « disciplines » dont vous parlez. Je les ai imaginées, sur ce disque, comme une « suite symphonique ». La musique, ici, se substitue au texte et a fortiori à la mise en scène.
4. Avez-vous pensé ce disque comme une œuvre cohérente ou comme un recueil de pièces issues de contextes différents ?
Il s’agit de deux pièces totalement différentes, de deux récits qui ont chacun une unité narrative et musicale. Je ne vois aucun lien (si ce n’est mon style musical) entre la Reine des Neiges et la Colibri. Il s’agit donc, si on le veut bien, de deux suites.
5. Le passage de la scène au disque modifie-t-il votre regard sur ces compositions, désormais fixées et autonomes ?
Excellente question. Pas forcément. Mais ce passage au disque donne un relief qui était peut-être caché ou du moins plus discret et qui là, permet (à moi comme à l’auditeur) de découvrir la musique pour elle-même. Cela pourra sans doute donner envie de lire le livre du Colibri ou de retourner au théâtre pour voir une représentation d’un de ces spectacles. Lorsque je dirige ces pièces, j’ai forcément les passages de la pièce ou du livre qui me reviennent. Par exemple, je sais exactement pourquoi j’ai écrit le fugato du Colibri et à quoi il correspond dans l’histoire. Mais ces indications n’empêchent pas l’auditeur d’appréhender la musique, les tensions et atmosphères que j’ai pu y mettre.


